mardi 3 mars 2026
Souveraineté numérique en santé international
L’intervention de Thomas Hagemeijer, fondateur du cabinet HGM Advisory et spécialiste des politiques numériques en santé, a prolongé cette réflexion avec une analyse lucide des interdépendances économiques et technologiques mondiales.
La souveraineté, un équilibre d’interdépendances
« Pour être souverain sur l’IA, il faut commencer par le sable », a-t-il ironisé, en retraçant la chaîne de dépendances qui relie OpenAI à NVIDIA, TSMC, ASML et Zeiss.
Son constat est clair : la souveraineté absolue n’existe pas.
« Tout est interconnecté. Même les États-Unis dépendent de composants européens pour la 5G. La vraie question n’est pas d’être totalement indépendant, mais de savoir où placer le curseur pour garder le contrôle. »
Il en a appelé à une souveraineté de maîtrise et de choix, et non d’autarcie :
« La souveraineté, c’est arbitrer intelligemment : savoir à qui on confie quoi, sur quelle couche technologique, et comment on garde la main sur ses données. »
L’Europe face à la fragmentation du marché
En matière de santé numérique, l’Europe souffre de fragmentation et de dépendances industrielles croissantes. Thomas Hagemeijer a cité plusieurs exemples préoccupants :
• TA Associates, fonds américain, a pris le contrôle de Nexus AG,
• CVC est entré au capital de CompuGroup,
• Bain Capital a racheté Softway,
« Ces mouvements de capitaux ne sont pas neutres. Ce sont des briques stratégiques de notre souveraineté numérique qui changent de main. »
Construire une souveraineté par strates
Thomas Hagemeijer a proposé une lecture à plusieurs niveaux de la souveraineté numérique :
1. La couche infrastructurelle : le cloud et les serveurs doivent être européens ou hébergés dans des environnements de confiance, comme NumSpot (Docaposte, la Banque des Territoires, Dassault Systèmes et Bouygues Telecom).
2. La couche données : les établissements doivent reprendre le contrôle de leurs données, en séparant la couche applicative de la couche data –le principe même de l’architecture openEHR.
3. La couche applicative : l’innovation doit reposer sur des modèles fédérés, à l’image de la Mayo Clinic Platform aux États-Unis ou du modèle catalan en Europe.
« La Catalogne a montré la voie. 70 hôpitaux, 35 DPI interopérables, une couche de données commune. C’est le modèle européen le plus avancé. »
Vers une “Mayo Clinic Platform européenne”
Selon lui, l’Europe doit se doter de son propre équivalent de la Mayo Clinic Platform, c’est-à dire une infrastructure fédérée où les établissements restent propriétaires et actionnaires de leurs données.
« Aux États-Unis, Truveta rassemble des dizaines d’hôpitaux qui partagent et gouvernent collectivement leurs données. En Europe, nous devons inventer notre Truveta. »
Cette approche de mutualisation souveraine permettrait d’accélérer la recherche et le déploiement de l’IA, tout en protégeant les citoyens européens.
« 55 % des tâches hospitalières sont administratives. L’IA peut les automatiser, mais seulement si les établissements maîtrisent leur tech stack. La souveraineté, c’est d’abord cela : savoir sur quoi tourne son hôpital. »
L’Europe des alliances numériques
En conclusion, Thomas Hagemeijer a salué la constitution d’un réseau européen autour de la souveraineté numérique en santé : « En France avec La Poste, en Catalogne, au Royaume-Uni avec OpenEHR, en Allemagne avec Vita Group, dans les pays nordiques et en Slovénie avec Better… C’est cette Europe des alliances technologiques que nous devons bâtir. » Son message est clair : la souveraineté ne se gagne pas seul, mais en réseau. « L’Europe doit choisir d’être un continent qui pense et construit ses propres architectures, plutôt qu’un simple client des plateformes américaines. »