Table ronde Alliance SIH

Alliance SIH : bâtir un socle numérique souverain pour les hôpitaux français

Faire de la donnée de santé un bien commun, partagé, interopérable et souverain : c’est l’ambition portée par l’Alliance SIH, une initiative inédite réunissant les Hospices Civils de Lyon, le GIE Hopsis, CPage et Maincare sous l’impulsion de La Poste Santé & Autonomie.

Cette alliance, à la croisée de la stratégie publique et de la vision industrielle, entend réinventer le système d’information hospitalier (SIH) pour le rendre à la fois plus agile, plus ouvert et durable. Présentée à Horizon Santé 360, la démarche a rassemblé autour d’Olivier Barets, DGA de La Poste Santé & Autonomie et animateur de la table ronde, David Boussard (CPage), Olivier Geoffroy (Maincare), Jean-Christophe Bernadac (Hospices Civils de Lyon), Arnaud Vanneste (CHRU de Nancy) et Yann-Maël Le Douarin (DGOS). Tous ont partagé la conviction que la refondation numérique de l’hôpital passera par une coopération entre industriels, établissements et pouvoirs publics.

De la concurrence à la coopération

Pour David Boussard, Directeur Général de CPage, la genèse de l’Alliance est avant tout celle d’une rupture culturelle. « On ne peut plus continuer à travailler chacun dans son coin, avec 400 ou 500 applications qui ne se parlent pas. Le système est à bout de souffle. »

Une architecture en cinq couches pour structurer le futur

Olivier Geoffroy, Directeur Général de Maincare, a défendu une approche structurée et pragmatique.

« En France, la donnée de santé est éparpillée dans des centaines de systèmes propriétaires. Chaque logiciel a sa propre base de données. Résultat : aucun ne communique correctement avec les autres. »

L’Alliance SIH propose une architecture en cinq couches fonctionnelles, où la donnée devient la colonne vertébrale du système :

1. Fonctions administratives et logistiques,
2. Production de soins,
3. Parcours patient au-delà de l’hôpital,
4. Recherche et valorisation scientifique,
5. Intelligence artificielle et innovation.

Cette initiative marque un tournant : « Nous avons décidé de mettre fin à la logique de cloisonnement pour créer un modèle data-centré, inspiré des expériences européennes, notamment catalane. »

L’objectif est clair : favoriser le partage, la réutilisation et la valorisation de la donnée pour la recherche, le pilotage médico-économique et la continuité des soins.

« Si la donnée est bien partagée, » poursuit-il, « elle soutient les soignants, accélère la recherche, évite les ruptures de parcours et améliore la prise en charge du patient. »

Un livre blanc a déjà été publié, posant les fondations d’une gouvernance commune et d’un environnement technique partagé. « Nous voulons que ce modèle devienne une doctrine nationale, une référence française de l’openEHR. »

« Il s’agit de décorréler la donnée des applications, » a-t-il expliqué. « Chaque éditeur garde sa singularité, mais l’ensemble repose sur un socle commun, interopérable, ouvert et souverain. »

Pour réussir, la coopération avec les pouvoirs publics sera déterminante :

« Si les industriels se fédèrent sans les tutelles, on n’y arrivera pas. L’État doit aider à construire un modèle commun, du territoire à la nation. »

L’Alliance SIH, levier de transformation pour les établissements de santé

Jean-Christophe Bernadac, Directeur des Services Numériques des Hospices Civils de Lyon, voit dans l’Alliance un levier stratégique.
« On peut se demander ce que fait un CHU dans cette aventure. Mais pour nous, c’est évident : nous sommes à la fois utilisateurs et éditeurs de logiciels. Nous voulons contribuer à cette refondation. »


L’enjeu est de construire un socle de données commun, de qualité, sémantiquement clair et réutilisable.


« Avec cet outil, nous pourrons piloter par la donnée, renforcer la continuité des parcours et accélérer la recherche clinique. »


Aujourd’hui, les HCL utilisent plus de 800 applications. L’approche data-centrée change la donne : « On met fin au ping-pong entre logiciels. Les données sont partagées, uniques et de qualité. »


Elle ouvre aussi la voie à des outils personnalisés, développés plus rapidement : « En dissociant la donnée des applications, on pourra créer des interfaces adaptées aux usages, sans dépendre de cycles de développement interminables. »


Sur le plan technologique, l’alliance explore deux voies : la Digital Health Platform, solution intégrée déjà testée à l’échelle européenne, et le Clinical Data Repository (CDR), référentiel de données cliniques modulable.

« L’idée est de garder la maîtrise, d’adapter les standards internationaux au contexte français et de garantir la liberté d’évolution. »

Les CHU en première ligne de la transformation

Pour Arnaud Vanneste, directeur général du CHRU de Nancy, l’enjeu dépasse la technique :
« Nos systèmes sont devenus des strates de logiciels. On a les pieds dans le béton. Ces initiatives sont vitales pour retrouver de l’agilité. »

Il a cité un exemple concret : « Ajouter une simple icône dans le dossier patient prend deux ou trois ans. Avec une surcouche data ouverte, on pourra le faire en quelques semaines. »

Mais l’enjeu est aussi scientifique : « Aux États-Unis, Epic a connecté 217 millions de patients via son programme Cosmos. Si nous n’agissons pas vite, la recherche médicale européenne sera marginalisée. »

Il a souligné l’importance d’une alternative souveraine : « L’Alliance SIH, c’est du concret, du “boots on the ground”. On a besoin de cette vitalité. »

Le CHRU de Nancy et  La Poste Santé & Autonomie ont annoncé nouer un partenariat autour de l’IA « Nous avons lancé avec La Poste Santé & Autonomie une IA Factory, » a expliqué Arnaud Vanneste, « pour développer des cas d’usage concrets en santé, dans un environnement souverain et sécurisé. »

« L’intelligence artificielle coûte cher, » rappelle-t-il, « mais c’est un investissement d’avenir. Il faut être sélectif, méthodique et choisir les bons partenaires. »

Et de conclure : « Des milliers d’internes utilisent aujourd’hui ChatGPT. Nous devons leur offrir une alternative souveraine, institutionnelle, sécurisée. Ce sera un tournant majeur pour nos CHU. »

La vision de la DGOS : dépasser les intérêts particuliers

Invité à clôturer les échanges, Yann-Maël Le Douarin, conseiller médical à la DGOS, a salué la portée collective du projet.

« Nous sommes en train de mourir de nos intérêts particuliers. Depuis trente ans, chaque établissement, chaque éditeur, chaque spécialité a développé ses propres outils. Résultat : 300 à 400 applicatifs qui ne se parlent pas, souvent subventionnés en plus. Il faut en sortir. »

Pour lui, l’Alliance SIH incarne une réponse systémique et collaborative : « Cette initiative montre qu’on peut dépasser nos logiques de silo et construire ensemble un modèle au service du collectif. »

La souveraineté, a-t-il souligné, n’est pas qu’une question internationale : « C’est aussi la souveraineté des établissements sur leurs propres données. Il n’est pas normal qu’un hôpital ne puisse pas accéder à ses données ou changer de logiciel librement. »


Il a également appelé à un changement de paradigme économique : « L’intelligence artificielle ne doit pas être subventionnée mais investie. Ce n’est pas un coût, c’est un levier de transformation. »

La DGOS travaille actuellement sur une stratégie nationale de l’IA en santé, structurée autour de huit axes : l’accès aux soins, le parcours patient, l’aide aux professionnels, les plateaux techniques, la prévention, la logistique, la recherche et l’usage institutionnel.

« Nous avons d’excellents cas d’usage, » insiste-t-il. « Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un écosystème qui se parle, des bases de données accessibles et une vraie convergence entre public et privé. »

Et d’alerter : « Aujourd’hui, nous payons trois fois : pour les systèmes d’information, pour les outils d’IA, et encore pour récupérer la donnée des premiers. Il faut en finir avec cette absurdité. »

Vers un modèle français de la donnée hospitalière.

Au-delà des aspects techniques, cette table ronde a révélé une convergence inédite entre industriels, CHU et État autour d’une même ambition : bâtir un modèle français et souverain du numérique hospitalier, fondé sur l’ouverture, la coopération et la qualité des données.

« Si tout le monde adhère, on aura gagné, » résume Olivier Geoffroy. « Chaque hôpital redeviendra propriétaire de ses données, la recherche se refera en France, et la qualité du soin progressera. »

Pour Yann-Maël Le Douarin, « l’enjeu n’est plus seulement de parler de souveraineté, mais de la rendre tangible dans les hôpitaux. Et l’Alliance SIH en donne une démonstration concrète. »

Une conviction partagée par l’ensemble des intervenants : la souveraineté numérique en santé ne se décrète pas, elle s’organise — ensemble.

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